Journal (1945-1951)

Hélène Hoppenot

Éditions Claire Paulhan, 2024

 

Témoin privilégié et sagace des années d’après-guerre

 

   Le dernier volume du Journal d’Hélène Hoppenot (1894-1990) concerne l’après-guerre, et plus précisément les années 1945-1951. Tel qu’il est édité par Marie France Mousli, il s’apparente plutôt à des mémoires, tant la vie publique de l’ambassadrice l’emporte sur les confidences intimes, presque inexistantes, et fait d’elle un témoin privilégié de son époque, aussi bien sur le plan politique que culturel. Installée à Berne avec son mari, Henri Hoppenot (1891-1977), nommé ambassadeur en Suisse par le général de Gaulle, après avoir été délégué du gouvernement provisoire de la République française à Washington, elle se fait l’écho du monde comme il va, et de l’actualité qui deviendra l’histoire : la mort de Hitler, le séjour de Pétain, « le terrible vieillard », à Sigmaringen, la reddition de l’Allemagne nazie, les bombes à Hiroshima et Nagasaki, la naissance de l’ONU, etc. Si son Journal est bien personnel et secret, marqué par l’acuité de son regard et l’intelligence de ses analyses, puisque personne n’en a lu une seule ligne pendant cinquante ans, il n’est intime que très exceptionnellement, comme quand elle note le 25 juillet 1949 : « Cinquante-cinq ans aujourd’hui. Incroyable. La vieillesse, l’affaiblissement, l’altération des traits, tout ceci m’est indifférent. Je ne tiens réellement qu’à mes yeux et à la finesse de mes oreilles. » Elle note également ses difficultés relationnelles avec sa fille Violaine, dont le caractère entier est difficile à vivre, ses problèmes de santé liés à un problème d’oreille interne qui lui cause des vertiges, la mort de sa mère et les adorables témoignages d’amour de son mari.

   Ce qui passionne la diariste, qui est aussi photographe et publie chez Skira un album remarqué, préfacé par Paul Claudel, de ses photos prises en Chine, c’est l’état du monde, l’entrée dans la Guerre froide, la difficulté à résister à « l’emprise américaine sur la France », sans pour autant se soumettre à la Russie soviétique. Elle admire le général de Gaulle et revient souvent sur sa vision politique, note des passages de ses discours, et attend son retour au pouvoir, quand il paraît à tous bien improbable. Il avait promis à Henri Hoppenot une suite de carrière rapide et un poste important (Rome, Londres, Bruxelles…), mais il n’a plus de pouvoir et les politiciens de la IVe République qui tiennent le ministère des Affaires étrangères et la présidence du Conseil sont pour certains très antigaullistes, notamment Georges Bidault. Hélène Hoppenot tient ainsi la chronique des rumeurs provenant du Quai d’Orsay, des espoirs suscités par l’annonce d’un changement de poste, suivis de déceptions dont elle voit son mari souffrir pudiquement. Il montre pourtant de grandes qualités dans son poste, notamment dans la question délicate des « exilés du Léman », ces anciens collaborationnistes, dans un moment où la France, qui en a beaucoup souffert, se divise entre les partisans d’une épuration radicale et ceux qui, plus pragmatiques, souhaitent une réconciliation nationale. Parmi ces réfugiés politiques se trouvent d’anciens collègues comme Jean Jardin ou Paul Morand. Georges Bonnet, ancien ministre des Affaires étrangères et Charles Rochat, directeur des Affaires générales sous Vichy, résident aussi en Suisse, qui a refusé l’asile à Pierre Laval et Marcel Déat. Toutes les qualités humaines de l’ambassadeur et de sa femme se manifestent dans les tâches humanitaires qui leur incombent pour accueillir les travailleurs français et les déportés en Allemagne qu’il faut ensuite rapatrier en coopération avec la Croix-Rouge. Un tiers d’entre eux transitent par la Suisse. Le jour même de son accréditation, Henri Hoppenot et sa femme accueillent les premiers trains évacuant les camps : « À six heures nous partons pour saluer le premier convoi de déportées. […] Le convoi ne s’arrête que dix minutes et il faut se hâter si l’on veut aller d’un bout à l’autre pour distribuer des biscuits, du chocolat et des paroles d’espoir. […] H. et moi nous retrouvons si bouleversés que nous évitons de nous regarder pour ne pas fondre en larmes. » (10 avril 1945).

   Ce Journal témoigne également de la richesse de la vie culturelle insufflée par ce couple collectionneur et passionné par les arts et la littérature. Ils invitent de nombreux artistes en Suisse et organisent des expositions très importantes, comme celle sur « L’École de Paris 1900-1945 » à Berne en 1946. Henri Hoppenot s’emploie à faire connaître les poètes, les écrivains, les peintres, les musiciens et les cinéastes français en Suisse. Il est aidé par Henri Guillemin, attaché culturel dévoué et très érudit. « Il habite Neuchâtel et passe sa vie à rechercher des documents inconnus, inédits, sur Lamartine, Jean-Jacques Rousseau. » Il sera aussi l’un des premiers à lire la correspondance familiale de Victor Hugo, notamment toutes les lettres qui concernent le destin tragique de sa fille Adèle. Retournant régulièrement à Paris, Hélène Hoppenot retrouve avec joie des amis fidèles, rencontrés dans les années 30 : Adrienne Monnier, Léon-Paul Fargue, les Claudel, Pablo Picasso, Constantin Brancusi, Marthe de Fels, Jules Supervielle, Mary Reynolds et Marcel Duchamp, Blaise et Raymone Cendrars, Darius et Madeleine Milhaud. La diariste a l’art de croquer en quelques lignes des portraits souvent pleins d’humour et des situations cocasses, comme lorsque Paul Claudel, invité sur scène après la représentation d’une de ses pièces, est sur le point de s’applaudir lui-même… Elle apprécie Romain Gary, devenu premier secrétaire : « Koenig étant rappelé au Quai d’Orsay, son remplaçant vient d’arriver. Un écrivain nommé Romain Gary. Un beau garçon au teint bistre aux yeux très bleus, aux cils longs et noirs, agréable de manières. Sa femme anglaise possède un charme un peu féérique. »

   À ces talents d’écriture, s’ajoute un regard de photographe qui entreprend des « expéditions photos », voyages privés, en Grèce, en Tunisie, à Rome, seule, avec son mari, ou une amie. Elle emporte son Rolleiflex et sait saisir l’instant, le bon cadre, sans chercher à composer ni à faire poser ceux qu’elle photographie. À une époque où le tourisme est très peu développé, sans toutes les infrastructures qui le facilitent, elle ne se plaint pourtant pas des conditions difficiles de ses voyages, dont elle tient la chronique avec humour : « L’inconfort m’est relativement indifférent quand je puis satisfaire ma curiosité des paysages de la terre. » (14 novembre 1950) Ce dernier volume de son Journal. est donc à la fois intéressant et très plaisant à lire, si l’on accepte le très grand nombre de noms propres qu’il contient. Pour les moins connus l’index et les notes de bas de page sont des outils très pratiques pour s’y retrouver. Se dessine aussi en creux l’image d’un couple très émouvant, dont la vie publique éclatante s’appuie sur une profonde entente et un amour très solide, jamais pris en défaut.

 

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Cette chronique est parue dans le numéro 55